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exercices de philosophie

par Maryse Emel


Puissance de la rhétorique


 

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LE DIALOGUE / DEFINITION

 

J’imagine, Gorgias, que tu as eu, comme moi, l’expérience d’un bon nombre d’entretiens. Et , au cours de ces entretiens, sans doute auras-tu 5remarqué la chose suivante : les interlocuteurs ont du mal à définir les sujets dont ils ont commencé de discuter et à conclure leur discussion après s’être l’un et l’autre mutuellement instruits. Au contraire, s’il arrive qu’ils soient en désaccord sur quelque chose, si l’un déclare que l’autre se trompe ou parle de façon confuse, ils s’irritent l’un contre l’autre, et chacun d’eux estime que son interlocuteur s’exprime avec mauvaise foi, pour avoir le dernier mot, sans chercher à ce qui est au fond de la discussion. Il arrive même, parfois , qu’on se sépare de façon lamentable : on s’injurie, on lance les mêmes insultes qu’on reçoit, tant et si bien que les auditeurs s’en veulent d’être venus écouter pareils individus. Te demandes-tu pourquoi je parle de cela ?Parce que j’ai l’impression que ce que tu viens de dire n’est pas tout à fait cohérent, ni parfaitement accordé avec ce que tu disais d’abord au sujet de la rhétorique. Et puis j’ai peur de te réfuter, j’ai peur que tu ne penses que l’ardeur qui m’anime vise, non  pas à rendre parfaitement clair le sujet de notre discussion, mais bien à te critiquer. Alors, écoute, si tu es comme moi, j’aurai plaisir à te poser des questions, sinon j’y renoncerais. Questions : dégager le sens des phrases soulignées et définissez le sens de la rhétorique dans son oppostion à la philosophie.

Isocrate

Résultat de recherche d'images pour "gorgias sophiste"

 

Veux-tu savoir quel type d’homme je suis ? Eh bien, je suis quelqu’un qui est content d’être réfuté, quand ce que je dis est faux, quelqu’un qui a aussi plaisir à réfuter quand ce qu’on me dit n’est pas vrai, mais auquel il ne plaît pas moins d’être réfuté que de réfuter. En fait, j’estime qu’il y a plus grand avantage à être réfuté que de réfuter, dans la mesure où se débarrasser du pire des maux fait plus de bien qu’en délivrer autrui. Parce qu’à mon sens, aucun mal n’est plus grave pour l’homme que se faire une fausse idée des questions dont nous parlons en ce moment. Donc, si toi, tu m’assures que tu es comme moi, discutons ensemble ; sinon, laissons tomber cette discussion et brisons là. 

Platon Gorgias, 457d-458a

 


Platon les pose comme des "anti-philosophes"............peut-être parce qu'ils l'attirent par leur inversion de la philosophie..........
Ainsi Calliclès, est la tentation étouffée de Platon, celui qu'il aurait pu devenir s'il n'avait rencontré Socrate
c'est toute la leçon du Gorgias....

Calliclès ou l'impossible dialogue

Le personnage de Calliclès est une invention littéraire de Platon. Il figure toutes les dérives de la rhétorique. Ce personnage est un peu comme le "personnage conceptuel" du dialogue, entre le sensible et le concept, ce qui donne par sa présentation dans le dialogue, une dimension pédagogique.

texte extrait du Gorgias de Platon :


 
Socrate
Regarde bien si ce que tu veux dire, quand tu parles de ces deux genres de vie, une vie d'ordre et une vie de dérèglement, ne ressemble pas à la situation suivante. Suppose qu'il y ait deux hommes qui possèdent, chacun, un grand nombre de tonneaux. Les tonneaux de l'un sont sains, remplis de vin, de miel, de lait, et cet homme a encore bien d'autres tonneaux, remplis de toutes sortes de choses. Chaque tonneau est donc plein de ces denrées liquides qui sont rares, difficiles à recueillir et qu'on n'obtient qu'au terme de maints travaux pénibles. Mais, au moins une fois que cet homme a rempli ses tonneaux, il n'a plus à y reverser quoi que ce soit ni à s'occuper d'eux ; au contraire, quand il pense à ses tonneaux, il est tranquille. L'autre homme, quant à lui, serait aussi capable de se procurer ce genre de denrées, même si elles sont difficiles à recueillir, mais comme ses récipients sont percés et fêlés, il serait forcé de les remplir sans cesse, jour et nuit, en s'infligeant les plus pénibles peines. Alors, regarde bien, si ces deux hommes représentent chacun une manière de vivre, de laquelle des deux dis-tu qu'elle est la plus heureuse ? Est-ce la vie de l'homme déréglé ou celle de l'homme tempérant ? En te racontant cela, est-ce que je te convaincs d'admettre que la vie tempérante vaut mieux que la vie déréglée ? Est-ce que je ne te convaincs pas ?
Calliclès
Tu ne me convaincs pas, Socrate. Car l'homme dont tu parles, celui qui a fait le plein en lui-même et en ses tonneaux, n'a plus aucun plaisir, il a exactement le type d'existence dont je parlais tout à l'heure : il vit comme une pierre. S'il a fait le plein, il n'éprouve plus ni joie ni peine. Au contraire, la vie de plaisirs est celle où on verse et on reverse autant qu'on peut dans son tonneau !


Selon une légende, la rhétorique serait née en Sicile, vers 465 avant J-C, en réaction à la tyrannie d'Hiéron de Syracuse. Le premier nom connu est celui de Korax (probablement un surnom, car le nom signifie "corbeau" !), qui aurait édité un recueil de conseils concernant l'éloquence judiciaire. Il s'agit bien alors, comme l'affirme Socrate, d'un "savoir-faire", destiné à aider les plaideurs à gagner leur procès. Korax, ainsi que son élève Tisias, enseignent la rhétorique dans la première moitié du 5ème siècle.

Puis l'éloquence gagne la Grèce continentale, notamment grâce à deux personnages surtout connus au travers des œuvres de Platon : Protagoras (486-410) et Gorgias (485-374).

Protagoras aurait codifié les règles de la dialectique, c'est à dire l'art d'opposer deux thèses.

Gorgias, quant à lui, enseigne la dimension proprement littéraire de l'art oratoire, notamment par l'usage des figures et des tropes ; la rhétorique, à ses yeux proches de la poésie, n'est plus seulement un savoir-faire purement pratique : elle acquiert ses lettres de noblesse, devenant même un instrument de pouvoir, voire même un instrument de connaissance : Gorgias affirme en effet, que quiconque ne connaîtrait pas le juste et l'injuste, les apprendrait chez lui ! cf. Gorgias, 

C'est ce qui vaudra à la rhétorique la condamnation de Socrate et de Platon : la rhétorique, qui n'est ni moyen de connaissance, ni moyen du seul pouvoir qui compte, celui de vivre selon la justice, n'est rien d'autre qu'un art du mensonge, de la flatterie : comme la cuisine par rapport à la médecine, la rhétorique "vise à l'agréable sans souci du meilleur. Un art ? J'affirme que ce n'en est pas un, rien qu'un savoir-faire [...], rien qu'une pratique qui agit sans raison." Et plus loin, Platon met la rhétorique sur le même plan que l'art du maquillage : "chose malhonnête, trompeuse, vulgaire, servile, et qui fait illusion..." (465a,  ). La condamnation est sans appel !


. [465b] La flatterie culinaire, comme je l'ai dit, s'est glissée sous la médecine. Sous la gymnastique, de la même manière, on trouve la cosmétique, activité perverse, trompeuse, vulgaire et servile, qui leurre par les allures qu'elle donne, par le maquillage, l'épilation, et les parures, de sorte que ceux qui sont enclins à se parer d'une beauté factice négligent la véritable beauté, celle qui vient de la gymnastique. Toutefois, pour ne pas faire de longs discours, je veux te parler en géomètre – peut-être pourras-tu alors me suivre – [465c] : ce que la cosmétique est à la gymnastique, la cuisine l'est à la médecine. Et encore : ce que la cosmétique est à la gymnastique, la sophistique l'est à l'activité législative ; et ce que la cuisine est à la médecine, la rhétorique l'est à l'activité judiciaire. Conformément à ce que je disais à l'instant, voilà comment ces activités diffèrent par nature, mais, du fait qu'ils sont proches, sophistes et rhéteurs sont confondus en une même activité qui porte sur des objets identiques ; eux-mêmes ne comprennent pas l'usage qu'ils doivent faire d'eux-mêmes et les autres hommes ne comprennent pas non plus à quoi ils servent. En effet, si l'âme ne commandait pas au corps [465d] mais si c'était l'inverse, c'est-à-dire si elle n'analysait pas et ne distinguait pas la cuisine et la médecine, mais que c'était le corps lui-même qui jugeait en soupesant les plaisirs qui se rapportent à lui, alors, mon cher Polos – car tu es expert en cette matière – la formule d'Anaxagore aurait une valeur générale : « toutes choses ensemble » se confondraient en une même chose, étant donné que les questions de médecine, de santé et de cuisine ne seraient plus distinguées. Or, voici, selon moi, ce qu'est la rhétorique : elle est pour l'âme l'équivalent de la cuisine, [465e] comme la cuisine est pour le corps l'équivalent de la rhétorique. [465b] La flatterie culinaire, comme je l'ai dit, s'est glissée sous la médecine. Sous la gymnastique, de la même manière, on trouve la cosmétique, activité perverse, trompeuse, vulgaire et servile, qui leurre par les allures qu'elle donne, par le maquillage, l'épilation, et les parures, de sorte que ceux qui sont enclins à se parer d'une beauté factice négligent la véritable beauté, celle qui vient de la gymnastique. Toutefois, pour ne pas faire de longs discours, je veux te parler en géomètre – peut-être pourras-tu alors me suivre – [465c] : ce que la cosmétique est à la gymnastique, la cuisine l'est à la médecine. Et encore : ce que la cosmétique est à la gymnastique, la sophistique l'est à l'activité législative ; et ce que la cuisine est à la médecine, la rhétorique l'est à l'activité judiciaire. Conformément à ce que je disais à l'instant, voilà comment ces activités diffèrent par nature, mais, du fait qu'ils sont proches, sophistes et rhéteurs sont confondus en une même activité qui porte sur des objets identiques ; eux-mêmes ne comprennent pas l'usage qu'ils doivent faire d'eux-mêmes et les autres hommes ne comprennent pas non plus à quoi ils servent. En effet, si l'âme ne commandait pas au corps [465d] mais si c'était l'inverse, c'est-à-dire si elle n'analysait pas et ne distinguait pas la cuisine et la médecine, mais que c'était le corps lui-même qui jugeait en soupesant les plaisirs qui se rapportent à lui, alors, mon cher Polos – car tu es expert en cette matière – la formule d'Anaxagore aurait une valeur générale : « toutes choses ensemble » se confondraient en une même chose, étant donné que les questions de médecine, de santé et de cuisine ne seraient plus distinguées. Or, voici, selon moi, ce qu'est la rhétorique : elle est pour l'âme l'équivalent de la cuisine, [465e] comme la cuisine est pour le corps l'équivalent de la rhétorique

question : Définir l'illusion à partir de l'exemple du maquillage


La rhétorique n'en mourut pas, au contraire. Isocrate (436-338), célèbre orateur, enseigne une prose claire, efficace ; pour lui, l'enseignement de la rhétorique ne se sépare pas d'une solide formation morale : en apprenant à régler son discours, on apprend aussi à régler sa vie...

 

C'est pourquoi Calliclès est la figure des dérapages de la rhétorique, la violence des mots, proche de celle des coups.

 

Histoire de la rhétorique


La fin du 5ème siècle et la première moitié du 4ème siècle, qui voient les derniers feux de la démocratie athénienne, avant que celle-ci ne soit engloutie dans les conquêtes de Philippe de Macédoine, puis d'Alexandre le grand, voient aussi l'émergence de l'art oratoire comme genre littéraire à part entière ; de très grands orateurs se partagent la vedette : Antiphon (479-411) ; Lysias (440-378) dont le frère fut assassiné par les "Trente tyrans", avocat ; Démosthène (384-322, qui consacra la plus grande partie de sa vie à tenter d'alerter ses concitoyens sur les dangers de l'expansionnisme macédonien ; et son adversaire Eschine (389-314)... Isocrate, enfin, dont on a parlé plus haut. Tous ces orateurs, qui mettent leur art au service soit des tribunaux (comme "logographes" : la profession d'avocat n'existait pas à Athènes, et l'on devait se défendre soi-même ; mais l'on pouvait faire appel à des professionnels qui écrivaient le discours que l'on n'avait plus qu'à prononcer... Lysias et Isocrate furent d'excellents logographes), soit au service de causes politiques et patriotiques. C'est alors que les règles de l'art oratoire se codifient peu à peu. Il reviendra à Aristote de les synthétiser dans sa Rhétorique et sa Poétique.

Aristote, dans sa Rhétorique, réhabilite cet art. Rompant ainsi avec son maître Platon, il estime que la rhétorique a un rôle à jouer dans tous les domaines où nous ne pouvons disposer de raisonnements certains - domaines de la dialectique - mais seulement de probabilités fondés sur des argumentations. Il condamne la démagogie, cette forme de rhétorique qui ne s'appuie que sur les sentiments, les passions du public, mais il estime que la rhétorique est légitime, dès lors qu'elle fait appel au raisonnement des auditeurs. 
L'enjeu de cette opposition n'est pas mince : alors que Platon condamnait sans réserve la démocratie, et l'art de la parole qui lui est intimement lié, Aristote la considère, lui, comme le moins mauvais des régimes : les moyens d'un gouvernement modéré du démos, la rhétorique, est donc légitime. L'arrière-plan de la condamnation ou non de la rhétorique est donc éminemment politique.

Faire un dossier sur l'histoire de la rhétorique

 
 

EXERCICE 

1 Mettre en scène en classe cet extrait de "Les Plaideurs de Racine"

2. A quoi sert le personnage du souffleur?

3.  Que devient le langage au fur et à mesure du texte?

 

Acte III scène 3

Dandin, Léandre, L’Intimé et Petit-Jean en robe, Le Souffleur

 

DANDIN

Ça, qu’êtes-vous ici ?

 

LÉANDRE

Ce sont les avocats.

 

DANDIN

Vous ?

 

LE SOUFFLEUR

Je viens secourir leur mémoire troublée.

 

DANDIN

Je vous entends. Et vous ?

 

LÉANDRE

Moi ? je suis l’assemblée.

 

DANDIN

Commencez donc !

 

LE SOUFFLEUR

Messieurs…

 

PETIT-JEAN

Ho ! prenez-le plus bas :

Si vous soufflez si haut, l’on ne m’entendra pas.

Messieurs…

 

DANDIN

Couvrez-vous.

 

PETIT-JEAN

Oh ! Mes…

 

DANDIN

Couvrez-vous, vous dis-je,

 

PETIT-JEAN

Oh ! Monsieur, je sais bien à quoi l’honneur m’oblige.

 

DANDIN

Ne te couvre donc pas.

 

PETIT-JEAN, se couvrant.

Messieurs… Vous, doucement :

Ce que je sais le mieux, c’est mon commencement,

Messieurs, quand je regarde avec exactitude

L’inconstance du monde et sa vicissitude ;

Lorsque je vois, parmi tant d’hommes différents,

Pas une étoile fixe, et tant d’astres errants ;

Quand je vois les Césars, quand je vois leur fortune

Quand je vois le soleil, et quand je vois la lune ;

Quand je vois les États des Babiboniens1

Transférés des Serpans aux Nacédoniens2 ;

Quand je vois les Lorrains3 de l’état dépotique4,

Passer au démocrite5, et puis au monarchique ;

Quand je vois le Japon…

 

L’INTIMÉ

Quand aura-t-il tout vu ?

 

PETIT-JEAN

Oh ! pourquoi celui-là m’a-t-il interrompu ?

Je ne dirai plus rien.

 

DANDIN

Avocat incommode,

Que ne lui laissiez-vous finir sa période ?

Je suais sang et eau, pour voir si du Japon

Il viendrait à bon port au fait de son chapon,

Et vous l’interrompez par un discours frivole.

Parlez donc, avocat.

 

PETIT-JEAN

J’ai perdu la parole.

 

LÉANDRE

Achève, Petit-Jean : c’est fort bien débuté.

Mais que font là tes bras pendants à ton côté ?

Te voilà sur tes pieds droit comme une statue.

Dégourdis-toi. Courage ! allons, qu’on s’évertue.

 

PETIT-JEAN, remuant les bras.

Quand… je vois… Quand… je vois…

 

LÉANDRE

Dis donc ce que tu vois.

 

PETIT-JEAN

Oh dame ! on ne court pas deux lièvres à la fois.

 

LE SOUFFLEUR

On lit…

 

PETIT-JEAN

On lit…

 

LE SOUFFLEUR

Dans la…

 

PETIT-JEAN

Dans la…

 

LE SOUFFLEUR

Métamorphose…

 

PETIT-JEAN

Comment ?

 

LE SOUFFLEUR

Que la métem…

 

PETIT-JEAN

Que la métem…

 

LE SOUFFLEUR

Psycose…

 

PETIT-JEAN

Psycose…

 

LE SOUFFLEUR

Hé ! le cheval !

 

PETIT-JEAN

Et le cheval…

 

LE SOUFFLEUR

Encor !

 

PETIT-JEAN

Encor…

 

LE SOUFFLEUR

Le chien !

 

PETIT-JEAN

Le chien…

 

LE SOUFFLEUR

Le butor !

 

PETIT-JEAN

Le butor…

 

LE SOUFFLEUR

Peste de l’avocat !

 

PETIT-JEAN

Ah ! peste de toi-même !

Voyez cet autre avec sa face de carême !

Va-t’en au diable !

 

DANDIN

Et vous, venez au fait. Un mot

Du fait.

 

PETIT-JEAN

Hé ! faut-il tant tourner autour du pot ?

Ils me font dire aussi des mots longs d’une toise,

De grands mots qui tiendraient d’ici jusqu’à Pontoise.

Pour moi, je ne sais point tant faire de façon

Pour dire qu’un mâtin vient de prendre un chapon.

Tant y a qu’il n’est rien que votre chien ne prenne,

Qu’il a mangé là-bas un bon chapon du Maine,

Que la première fois que je l’y trouverai,

Son procès est tout fait, et je l’assommerai.

 

LÉANDRE

Belle conclusion, et digne de l’exorde !

 

PETIT-JEAN

On l’entend bien toujours. Qui voudra mordre y morde.

 

DANDIN

Appelez les témoins.

 

LÉANDRE

C’est bien dit, s’il le peut :

Les témoins sont fort chers, et n’en a pas qui veut.

 

PETIT-JEAN

Nous en avons pourtant, et qui sont sans reproche.

 

DANDIN

Faites-les donc venir.

 

PETIT-JEAN

Je les ai dans ma poche.

Tenez : voilà la tête et les pieds du chapon.

Voyez-les, et jugez.

 

L’INTIMÉ

Je les récuse.

 

DANDIN

Bon !

Pourquoi les récuser ?

 

L’INTIMÉ

Monsieur, ils sont du Maine.

 

DANDIN

Il est vrai que du Mans il en vient par douzaine.

 

L’INTIMÉ

Messieurs…

 

DANDIN

Serez-vous long, avocat ? dites-moi.

 

L’INTIMÉ

Je ne réponds de rien.

 

DANDIN

Il est de bonne foi.

 

L’INTIMÉ, d’un ton finissant en fausset.

Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable,

Tout ce que les mortels ont de plus redoutable,

Semble s’être assemblé contre nous par hasard :

Je veux dire la brigue et l’éloquence. Car

D’un côté, le crédit du défunt m’épouvante ;

Et de l’autre côté l’éloquence éclatante

De maître Petit-Jean m’éblouit.

 

DANDIN

Avocat,

De votre ton vous-même adoucissez l’éclat.

 

L’INTIMÉ, du beau ton

Oui-da, j’en ai plusieurs… Mais quelque défiance

Que vous doive donner la susdite éloquence,

Et le susdit crédit, ce néanmoins, Messieurs,

L’ancre de vos bontés nous rassure d’ailleurs.

Devant le grand Dandin l’innocence est hardie :

Oui, devant ce Caton de Basse-Normandie,

Ce soleil d’équité qui n’est jamais terni,

Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.

 

DANDIN

Vraiment, il plaide bien.

 

L’INTIMÉ

Sans craindre aucune chose,

Je prends donc la parole, et je viens à ma cause.

Aristote, primo, peri Politicon,

Dit fort bien…

 

DANDIN

Avocat, il s’agit d’un chapon,

Et non point d’Aristote et de sa Politique.

 

L’INTIMÉ

Oui, mais l’autorité du Péripatétique

Prouverait que le bien et le mal…

 

DANDIN

Je prétends

Qu’Aristote n’a point d’autorité céans.

Au fait…

 

L’INTIMÉ

Pausanias, en ses Corinthiaques…

 

DANDIN

Au fait.

 

L’INTIMÉ

Rebuffe…

 

DANDIN

Au fait, vous dis-je.

 

L’INTIMÉ

Le grand Jacques…

 

DANDIN

Au fait, au fait, au fait !

 

L’INTIMÉ

Armeno Pul, in Prompt…

 

DANDIN

Ho ! je te vais juger.

 

L’INTIMÉ

Oh ! vous êtes si prompt !

Voici le fait.

(Vite.)

Un chien vient dans une cuisine ;

Il y trouve un chapon, lequel a bonne mine.

Or celui pour lequel je parle est affamé,

Celui contre lequel je parle autem plumé ;

Et celui pour lequel je suis prend en cachette

Celui contre lequel je parle. L’on décrète :

On le prend. Avocat pour et contre appelé ;

Jour pris. Je dois parler, je parle, j’ai parlé.

 

DANDIN

Ta, ta, ta, ta. Voilà bien instruire une affaire !

Il dit fort posément ce dont on n’a que faire,

Et court le grand galop quand il est à son fait.

 

L’INTIMÉ

Mais le premier, Monsieur, c’est le beau.

 

DANDIN

C’est le laid !

A-t-on jamais plaidé d’une telle méthode ?

Mais qu’en dit l’assemblée ?

 

LÉANDRE

Il est fort à la mode.

 

L’INTIMÉ, d’un ton véhément.

Qu’arrive-t-il, Messieurs ? On vient. Comment vient-on ?

On poursuit ma partie. On force une maison.

Quelle maison ? maison de notre propre juge !

On brise le cellier qui nous sert de refuge !

De vol, de brigandage on nous déclare auteurs !

On nous traîne, on nous livre à nos accusateurs,

À maître Petit-Jean, Messieurs. Je vous atteste :

Qui ne sait que la loi Si quis canis, Digeste,

De vi, paragrapho, Messieurs, Caponibus,

Est manifestement contraire à cet abus ?

Et quand il serait vrai que Citron, ma partie,

Aurait mangé, Messieurs, le tout, ou bien partie

Du dit chapon : qu’on mette en compensation

Ce que nous avons fait avant cette action.

Quand ma partie a-t-elle été réprimandée ?

Par qui votre maison a-t-elle été gardée ?

Quand avons-nous manqué d’aboyer au larron ?

Témoin trois procureurs, dont icelui Citron

A déchiré la robe. On en verra les pièces.

Pour nous justifier, voulez-vous d’autres pièces ?

 

PETIT-JEAN

Maître Adam…

 

L’INTIMÉ

Laissez-nous.

 

PETIT-JEAN

L’Intiné…

S’enroue.

 

L’INTIMÉ

Hé, laissez-nous ! Euh ! euh !

 

DANDIN

Reposez-vous,

Et concluez.

 

L’INTIMÉ, d’un ton pesant.

Puis donc qu’on nous permet de prendre

Haleine, et que l’on nous défend de nous étendre,

Je vais sans rien omettre, et sans prévariquer,

Compendieusement énoncer, expliquer,

Exposer à vos yeux l’idée universelle

De ma cause et des faits renfermés en icelle.

 

DANDIN

Il aurait plus tôt fait de dire tout vingt fois,

Que de l’abréger une. Homme, ou qui que tu sois,

Diable, conclus ; ou bien que le Ciel te confonde !

 

L’INTIMÉ

Je finis.

 

DANDIN

Ah !

 

L’INTIMÉ

Avant la naissance du monde…

 

DANDIN, bâillant.

Avocat, ah ! passons au déluge.

 

L’INTIMÉ

Avant donc

La naissance du monde et sa création,

Le monde, l’univers, tout, la nature entière

Était ensevelie au fond de la matière.

Les éléments, le feu, l’air, et la terre, et l’eau,

Enfoncés, entassés, ne faisaient qu’un monceau,

Une confusion, une masse sans forme,

Un désordre, un chaos, une cohue énorme :

Unus erat toto naturoe vultus in orbe,

Quem Groeci dixere chaos, rudis indigestaque moles…

 

LÉANDRE

Quelle chute ! Mon père !

 

PETIT-JEAN

Ay ! Monsieur ! Comme il dort !

 

LÉANDRE

Mon père, éveillez-vous.

 

PETIT-JEAN

Monsieur, êtes-vous mort ?

 

LÉANDRE

Mon père !

 

DANDIN

Eh bien ! eh bien ? Quoi ? qu’est-ce ? Ah ! ah ! quel homme !

Certes, je n’ai jamais dormi d’un si bon somme.

 

LÉANDRE

Mon père, il faut juger.

 

DANDIN

Aux galères.

 

LÉANDRE

Un chien

Aux galères !

 

DANDIN

Ma foi ! je n’y conçois plus rien :

De monde, de chaos, j’ai la tête troublée

Hé ! concluez.

 

L’INTIMÉ, lui présentant de petits chiens.

Venez, famille désolée,

Venez, pauvres enfants qu’on veut rendre orphelins,

Venez faire parler vos esprits enfantins.

Oui, Messieurs, vous voyez ici notre misère :

Nous sommes orphelins ; rendez-nous notre père ;

Notre père, par qui nous fûmes engendrés,

Notre père, qui nous…

 

DANDIN

Tirez, tirez, tirez !

 

L’INTIMÉ

Notre père, Messieurs…

 

DANDIN

Tirez donc. Quels vacarmes !

Ils ont pissé partout.

 

L’INTIMÉ

Monsieur, voyez nos larmes.

 

DANDIN

Ouf ! Je me sens déjà pris de compassion.

Ce que c’est qu’à propos toucher la passion !

Je suis bien empêché. La vérité me presse ;

Le crime est avéré : lui-même il le confesse.

Mais s’il est condamné, l’embarras est égal :

Voilà bien des enfants réduits à l’hôpital.

Mais je suis occupé, je ne veux voir personne.

1(Babyloniens.)

2(Persans.) (Macédoniens.)

3(Romains.)

4(despotique.)

5(démocratique.)





La rhétorique sophistique de Gorgias (vers 485-vers 380)
1. La vérité en rhétorique / Le pacte oratoire
Protagoras est la premier à avoir avancé l'idée que la vérité, en rhétorique, procède d'un
double accord entre l'orateur et son auditoire :

(i) accord initial sur l'utilité de discuter d'une question quelconque ;
(ii)accord final sur le fait qu'une solution a été trouvée, laquelle résulte de la discussion.
La vérité n'est donc pas transcendante, mais contingente (ou relative) : elle résulte de l'accord entre les parties.
Gorgias complète cette analyse en soulignant que, dans le cadre de l'échange oratoire,
l'orateur, qui maîtrise les techniques de la rhétorique, domine son auditoire, qui ne les maîtrise pas. En ceci, il est donc à même de le séduire par le discours (ou logos). L'orateur est actif tandis que l'oratoire est passif.
Ceci ne signifie pas, pour Gorgias, que l'orateur peut persuader son auditoire du bien fondé
de n'importe quelle position. C'est justement parce qu'il domine par son art l'auditoire auquel il
s'adresse qu'il se doit de l'orienter dans une voie qui ne soit pas injuste : « c'est à celui qui a exercé la
persuasion que l'injustice est imputable, pour avoir exercé sur l'âme une contrainte nécessaire ; mais
l'âme qui, ayant subi la persuasion, n'a fait que subir la nécessaire contrainte du discours, c'est en
vain et à tort qu'on l'accuse. 


structure du texte de Platon:

»Écrit entre 390 et 385 avant J-C, le Gorgias se compose de plusieurs parties, marquées par les changements d'interlocuteur.

Un prologue, qui est surtout là pour poser le décor : Chéréphon et Socrate se rendent chez Calliclès, pour voir Gorgias, un célèbre rhéteur. Présentation de tous les personnages : Polos, Calliclès, et Gorgias lui-même. 

Un premier dialogue entre Gorgias et Socrate ; 

Un second dialogue entre Socrate et Polos, qui a impétueusement pris le relais ; 

Un troisième dialogue, qui n'aboutit pas, entre Socrate et Calliclès : il n'est plus alors question de rhétorique, mais du juste et de l'injuste. Ce dialogue tourne court, car il n'y a en fait aucune valeur commune entre Calliclès et Socrate, qui permette un minimum de compréhension. Calliclès refuse finalement de répondre. 

Enfin, Socrate continue tout seul, Calliclès ne donnant plus la réplique que par politesse, sans rien croire de ce que dit son interlocuteur. Il achève sa démonstration par le mythe des Enfers. 

Ce dialogue peut laisser perplexe quant à son objet : on passe de la rhétorique (si importante dans une société athénienne gouvernée toute entière par la parole) à une réflexion sur le juste et l'injuste. Il faudra également se demander comment ce dialogue s'insère dans la problématique "mesure et démesure", comment il la traite et aboutit à une condamnation de la démesure
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cherephon, Polos, Calliclès....trois visages de la démocratie..et de ses limites

 

Éloge d’Hélène par Gorgias de Léontium

1. La parure d'une cité, c'est le courage de ses héros; celle d'un corps, c'est sa beauté : celle d'une âme, sa sagesse ; celle d une action, c'est son excellence ; celle d'un discours, c'est sa vérité. Tout ce qui s'y oppose dépare. Aussi faut-il que l'homme comme la femme, le discours comme l'action, la cité comme les particuliers, soient, lorsqu'ils sont dignes de louanges, honorés de louanges, et lorsqu'ils n'en sont pas dignes, frappés de blâme. Car égales sont l'erreur et l'ignorance à blâmer ce qui est louable ou à louer ce qui est blâmable.

2. Et cette tâche revient au même homme de clamer sans détours ce qu'est notre devoir et de proclamer que sont réfutés [texte corrompu] ceux qui blâment Hélène, femme à propos de qui s est élevé, dans un concert unanime, tout autant la voix, digne de créance, de nos poètes, que celle de la réputation attachée à son nom, devenu le symbole des pires malheurs. Ainsi voudrais-je, dans ce discours, fournir une démonstration raisonnée qui mettra fin à l'accusation portée contre cette femme dont la réputation est si mauvaise. Je convaincrai de mensonge ses contempteurs et, en leur faisant voir la vérité, je ferai cesser l’ignorance.

3. Que, par sa nature et son origine, la femme dont je parle en ce discours, soit à mettre au premier rang parmi les premiers des hommes et des femmes, rares sont ceux qui ne s'en aperçoivent clairement. Car il est clair que si sa mère est Léda, son père, quoiqu'on le dise mortel, est un dieu, qu'il s'agisse de Tyndare ou de Zeus : si c'est le premier, c'était un fait et on le crut ; si c'est le second, c'était un dieu et on le réfuta ; mais le premier était le plus puissant des hommes, et le second régnait sur toutes choses. 4. Avec une aussi noble parenté, elle hérita d'une beauté toute divine : recel qu'elle ne céla [5] pas. En plus d'un homme elle suscita plus d'un désir amoureux ; à elle seule, pour son corps, elle fit s'assembler, multitude de corps, une foule de guerriers animés de grandes passions en vue de grandes actions : aux uns appartenait une immense richesse, aux autres la réputation d'une antique noblesse, à d'autres la vigueur d'une force bien à eux, à d'autres, cette puissance que procure la possession de la sagesse ; et ils étaient tous venus, soulevés tant par le désir amoureux de vaincre que par l'invincible amour de la gloire.

5. Qui alors, et pourquoi, et comment, assouvit son amour en s'emparant d'Hélène, je ne le dirai pas. Dire ce qu'ils savent à ceux qui savent peut bien les persuader, mais ne peut les charmer. Dans le présent discours, je sauterai donc cette époque pour commencer tout de suite le discours même que je m’apprête à faire et je vais exposer les raisons pour lesquelles il était naturel qu'Hélène s'en fût à Troie.

6. Ce qu'elle a fait, c'est par les arrêts du Destin, ou par les arrêts des dieux ou par les décrets de la Nécessité qu'elle l'a fait ; ou bien c'est enlevée de force, ou persuadée par des discours, (ou prisonnière du désir). Si c'est par la cause citée en premier, il est juste d'accuser ce qui doit encourir l'accusation : la diligence des hommes ne peut s'opposer au désir d'un dieu. Le plus faible ne peut s'opposer au plus fort, il doit s'incliner devant le plus fort et se laisser conduire : le plus fort dirige, le plus faible suit. Or, un dieu est plus fort que les hommes par sa force, sa science et tous les avantages qui sont les siens. Si donc c'est contre le Destin et contre Dieu qu'il faut faire porter l'accusation, lavons Hélène de son ignominie. 7. Si c'est de force qu'elle a été enlevée, elle fut contrainte au mépris de la loi et injustement violentée. Il est clair alors que c'est le ravisseur, par sa violence, qui s'est rendu coupable ; elle, enlevée, aura connu l'infortune d'avoir été violentée. C'est donc le Barbare, auteur de cette barbare entreprise, qu'il est juste de condamner dans nos paroles, par la loi et par le fait : par la parole se fera mon procès, par la loi sera prononcée sa déchéance, par le fait il subira le châtiment. Mais, Hélène, contrainte, privée de sa patrie, arrachée à sa famille, comment ne serait-il pas naturel de la plaindre plutôt que de lui jeter l'opprobre? L'un a commis les forfaits, mais elle, elle les a endurés. Il est donc juste de prendre pitié d'elle et de haïr l'autre. 8. Et si c'est le discours qui l'a persuadée en abusant son âme, si c'est cela, il ne sera pas difficile de l'en défendre et de la laver de cette accusation. Voici comment : le discours est un tyran très puissant ; cet élément matériel d'une extrême petitesse et totalement invisible porte à leur plénitude les œuvres divines : car la parole peut faire cesser la peur, dissiper le chagrin, exciter la joie, accroître la pitié. Comment? Je vais vous le montrer. 9. C'est à l'opinion des auditeurs qu'il me faut le montrer. Je considère que toute poésie n'est autre qu'un discours marqué par la mesure, telle est ma définition. Par elle, les auditeurs sont envahis du frisson de la crainte, ou pénétrés de cette pitié qui arrache les larmes ou de ce regret qui éveille la douleur, lorsque sont évoqués les heurs et les malheurs que connaissent les autres dans leurs entreprises ; le discours provoque en l'âme une affection qui lui est propre. Mais ce n'est pas tout! Je dois maintenant passer à d'autres arguments.

10. Les incantations enthousiastes nous procurent du plaisir par l'effet des paroles, et chassent le chagrin. C'est que la force de l'incantation, dans l'âme, se mêle à l'opinion, la charme, la persuade et, par sa magie, change ses dispositions. De la magie et de la sorcellerie sont nés deux arts qui produisent en l'âme les erreurs et en l'opinion les tromperies.

11. Nombreux sont ceux, qui sur nombre de sujets, ont convaincu et convainquent encore nombre de gens par la fiction d'un discours mensonger. Car si tous les hommes avaient en leur mémoire le déroulement de tout ce qui s'est passé, s'ils [connaissaient] ; tous les événements présents, et, à l'avance, les événements futurs, le discours ne serait pas investi d'une telle puissance ; mais lorsque les gens n’ont pas la mémoire du passé, ni la vision du présent, ni la divination de l'avenir, il a toutes les facilités. C'est pourquoi, la plupart du temps, la plupart des gens confient leur âme aux conseils de l'opinion. Mais l'opinion est incertaine et instable, et précipite ceux qui en font usage dans des fortunes incertaines et instables. 12. Dès lors, quelle raison empêche qu'Hélène aussi soit tombée sous le charme d'un hymne, à cet âge où elle quittait la jeunesse? Ce serait comme si elle avait été enlevée et violentée. Car le discours persuasif a contraint l'âme qu'il a persuadée, tant à croire aux discours qu'à acquiescer aux actes qu'elle a commis. C'est donc l'auteur de la persuasion, en tant qu'il est cause de contrainte, qui est coupable ; mais l'âme qui a subi la persuasion a subi la contrainte du discours, aussi est-ce sans fondement qu'on l'accuse.

13. Que la persuasion, en s'ajoutant au discours arrive à imprimer jusque dans l'âme tout ce qu'elle désire, il faut en prendre conscience. Considérons en premier lieu les discours des météorologues : en détruisant une opinion et en en suscitant une autre à sa place, ils font apparaître aux yeux de l'opinion des choses incroyables et invisibles. En second lieu, considérons les plaidoyers judiciaires qui produisent leur effet de contrainte grâce aux paroles : c'est un genre dans lequel un seul discours peut tenir sous le charme et persuader une foule nombreuse, même s'il ne dit pas la vérité, pourvu qu'il ait été écrit avec art. En troisième lieu, considérons les discussions philosophiques : c'est un genre de discours dans lequel la vivacité de la pensée se montre capable de produire des retournements dans ce que croit 1'opinion. 14. Il existe une analogie entre la puissance du discours à l'égard de l'ordonnance de l'âme et l'ordonnance des drogues à l'égard de la nature des corps. De même que certaines drogues évacuent certaines humeurs, et d'autres drogues, d'autres humeurs, que les unes font cesser la maladie, les autres la vie, de même il y a des discours qui affligent, d'autres qui enhardissent leurs auditeurs, et d'autres qui, avec l'aide maligne de Persuasion, mettent l'âme dans la dépendance de leur drogue et de leur magie.

15. Dès lors, si elle a été persuadée par le discours, il faut dire qu'elle n'a pas commis l'injustice, mais qu'elle a connu l'infortune. Mais je dois exposer, quatrième argument, ce qu'il en est de la quatrième cause. Si c'est Éros qui est l'auteur de tout cela, il n'est pas difficile d'innocenter Hélène de l'accusation de ce qu'on nomme sa faute. En effet, la nature des objets que nous voyons n'est pas déterminée par notre volonté, mais par ce que chacun se trouve être. Par la vue, l'âme est impressionnée jusque dans ses manières propres. 16. C'est ainsi que, lorsque l'œil contemple tout ce qui concrétise l'ennemi dans la guerre : les ornements de bronze et de fer sur les armures hostiles, les armes de la défense, les armes de l'attaque, il se met brusquement à trembler et fait trembler l'âme aussi, à tel point que souvent, à la vue d'un danger qui doit arriver, frappé de terreur, on s'enfuit comme s'il était déjà là. C'est que la solide habitude de la loi est expulsée hors de nous par cette crainte née de la vue, dont l'arrivée fait tenir pour rien ce qui était tenu beau au jugement de la loi : le bien qui résulte de la victoire.

17. Certains, dès qu'ils ont vu des choses effrayantes, perdent sur-le-champ la conscience de ce qui se passe : c'est ainsi que la terreur peut éteindre ou faire disparaître la pensée. Nombreux sont ceux qui furent frappés par de vaines souffrances, par de terribles maux, par d'incurables folies. C'est ainsi que l'œil a gravé dans leur conscience les images de ce qu'ils ont vu. Je passe sur de nombreux spectacles terrifiants : ce sur quoi je passe ne diffère pas de ce dont j'ai parlé.

18. De même, les peintres procurent un spectacle charmeur pour la vue lorsqu'ils ont terminé de représenter un corps et une figure, parfaitement rendus à partir de nombreuses couleurs et de nombreux corps. La réalisation de statues, d'hommes ou de dieux, procure aux yeux un bien doux spectacle. C'est ainsi qu'il y a des choses attristantes à regarder, d'autres exaltantes. Il y a beaucoup de choses qui suscitent, chez beaucoup, amour et ardeur de beaucoup de choses et de corps.

19. Si donc l'œil d'Hélène, à la vue du corps d'Alexandre, a ressenti du plaisir et a excité, en son âme, désir et élan d'amour, quoi d'étonnant? Si Éros est un dieu, il a des dieux la puissance divine : comment un plus faible pourrait-il le repousser et s'en protéger? Mais si la cause est un mal d'origine humaine, une ignorance de l'âme, il ne faut pas blâmer le mal comme une faute, il faut le tenir pour un malheur. Car, ce qui l'a fait survenir comme tel, ce sont les pièges de la fortune, et non les décisions du bon sens, ce sont les nécessités de l'amour, non les dispositions de l'art. 20. Dans ces conditions, comment pourrait-on estimer juste le blâme qui frappe Hélène? Qu'elle soit une victime de l'amour, ou du discours persuasif, qu'elle ait été enlevée de force ou nécessitée à faire ce qu'elle a fait par la Nécessité divine, quoi qu'il en soit, elle échappe à l'accusation.

21. J'espère avoir réduit à néant, dans ce discours, la mauvaise réputation d'une femme, et m'être tenu à la règle que j'avais fixée au commencement de mon discours. J'ai tenté d'annuler l'injustice de cette mauvaise réputation et l'ignorance de l'opinion. Et si j'ai voulu rédiger ce discours, c'est afin qu'il soit, pour Hélène, comme un éloge, et pour moi, comme un jeu.