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exercices de philosophie

par Maryse Emel


La métaphore dujardin chez Rousseau


 

C'est dans les comparaisons et les métaphores autour des jardins que Rousseau explicite sa pensée de la propriété privée mais aussi de la défiguration de la nature humaine.


jardin a la françaiseLe jardin à la française ou jardin classique est un jardin aménagé selon des règles de proportions et de symétrie, dans lequel les formes géométriques priment sur les éléments naturels.
Ce style de jardin a connu son apogée au XVIIème siècle

Le jardin à la française est un jardin à vocation esthétique qui se caractérise par une harmonie savamment calculée dans le dessin des parterres et l'emploi des surfaces d'eau.

Ce style de jardin présente un plan géométrique, avec des parterres et bassins, des Allées de jardin et des alignements d'arbres disposés de manière symétrique par rapport à un axe passant par le bâtiment.

  1. L'aqueduc

 

Jeune enfant, Jean-Jacques est élevé avec son cousin Bertrand, par le pasteur Lambercier, dans la campagne suisse. Un jour, alors que le pasteur a planté un noyer sur une terrasse, Jean-Jacques et son cousin ont l’idée de planter un saule et de dévier l’eau d’arrosage du noyer vers leur arbre grâce à un judicieux système d’irrigation souterrain.

 

« Il y avait hors la porte de la cour une terrasse […] M. Lambercier y fit planter un noyer. La plantation de cet arbre se fit avec solennité. […] On fit pour l’arroser une espèce de bassin tout autour du pied. Chaque jour, ardents spectateurs de cet arrosement, nous nous confirmions mon cousin et moi, dans l’idée très naturelle qu’il était plus beau de planter un arbre sur la terrasse qu’un drapeau sur la brèche ; et nous résolûmes de nous procurer cette gloire […] Pour cela, nous allâmes couper une bouture d’un jeune saule, et nous la plantâmes sur la terrasse […] ; nous vîmes l’instant fatal où l’eau nous allait manquer, et nous nous désolions dans l’attente de voir notre arbre périr de sécheresse. Enfin la nécessité, mère de l’industrie, nous suggéra une invention pour garantir l’arbre et nous d’une mort certaine : ce fut de faire dessous terre une rigole qui conduisit secrètement au saule une partie de l’eau dont on arrosait le noyer […] A peine achevait-on de verser le premier seau d’eau que nous commençâmes d’en voir couler dans notre bassin […] Frappé de la voir (l’eau) se partager entre deux bassins, il (M. Lambercier) s’écrie à son tour, regarde, aperçoit la friponnerie, se fait brusquement apporter une pioche, donne un coup, fait voler deux ou trois éclats de nos planches, et criant à pleine tête, un aqueduc, un aqueduc, il frappe de toutes parts des coups impitoyables, dont chacun portait au milieu de nos cœurs. En un moment les planches, le conduit, le bassin, le saule, tout fut détruit […] » Les Confessions, livre premier. 

 

 

Questions

Le principe de l'aqueduc renvoie au jardin à la Française.

Expliquer le sens de la colère de Lemercier

Quel sens donner au choix du saule? 

Pourquoi l'rrigation souterraine est-elle condamnée?

Qu'est-ce qui est à l'origine de cette catastrophe morale?

 

 

 L'aqueduc


 On croira que l'aventure finit mal pour les petits architectes; on se trompera: tout fut fini. M. Lambercier ne nous dit pas un mot de reproche, ne nous fit pas plus mauvais visage et ne nous en parla plus; nous l'entendîmes même un peu après rire auprès de sa soeur à gorge déployée, car le rire de M. Lambercier s'entendait de loin: et ce qu'il y eut de plus étonnant encore, c'est que, passé le premier saisissement, nous ne fûmes pas nous-mêmes fort affligés. Nous plantâmes ailleurs un autre arbre, et nous nous rappelions souvent la catastrophe du premier, en répétant entre nous avec emphase: Un aqueduc! un aqueduc! Jusque-là j'avais eu des accès d'orgueil par intervalles, quand j'étais Aristide ou Brutus: ce fut ici mon premier mouvement de vanité bien marquée. Avoir pu construire un aqueduc de nos mains, avoir mis en concurrence une bouture avec un grand arbre, me paraissait le suprême degré de la gloire. A dix ans j'en jugeais mieux que César à trente.

Que découvre le jeune Rousseau?

 

Mettre ce texte en perspective avec la leçon des fèves (cliquer)

ainsi qu'avec ce texte : 

Après un déjeuner d'excellentes figues, je pris un guide et j'allai voir le Pont du Gard. C'était le premier ouvrage des Romains que j'eusse vu. Je m'attendais à voir un monument digne des mains qui l'avaient construit. Pour le coup, l'objet passa mon attente et ce fut la seule fois de ma vie. Il n'appartenait qu'aux Romains de produire cet effet. L'art de ce simple et noble ouvrage me frappa d'autant plus qu'il est au milieu d'un désert où le silence et la solitude rendent l'objet plus frappant et l'admiration plus vive, car ce prétendu pont n'était qu'un aqueduc. On se demande quelle force a transporté ces pierres énormes si loin de toute carrière et a réuni les bras de tant de milliers d'hommes en un lieu où il n'en habite aucun. Je parcourus les trois étages de ce superbe édifice que le respect m'empêchait presque d'oser fouler sous mes pieds... Le retentissement de mes pas sous ces immenses voûtes me faisait croire entendre la voix de ceux qui les avaient bâties. Je me perdais comme un insecte dans cette immensité. Je sentais, tout en me faisant petit, je ne sais quoi qui m'élevait l’âme et je me disais : "Que ne suis-je Romain !"
Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, I ère partie, Livre VI.

 

 

La société rend l'homme monstrueux tout comme elle abîme les arbres fruitiers par des greffes ou comme elle taille en formes géométriques (pyramides, pains d'épices) les arbres et ses jardins. Rousseau critique la société au nom des actions qui définissent le jardin à la française. Celui-ci impose de l'extérieur une forme à la nature, tandis que le jardin anglais laisse s'exprimer cette nature dans ses propres termes. Pour Rousseau, le jardinier qui taille ses arbres est analogue à la société qui oblige ses membres à renoncer à leur propre nature et à porter un masque. La même société qui oblige « un arbre à porter les fruits d'un autre * pervertira Emile et subornera Sophie. Dans cette société, la nature sera étouffée par les préjugés et les institutions sociales, et la bonté naturelle sera « comme un arbrisseau que le hasard fait naître au milieu d'un chemin, et que les passans font bientôt périr en le heurtant de toutes parts et le pliant dans tous les sens » (p. 245).

Dans une version antérieure de cette première page, Rousseau avait continué de prendre le jardin comme point de comparaison polémique :

Entrez dans un jardin soigné pour le plaisir du maitre. Vous y verrez des arbres sous mille formes excepté la leur et cultivés exprés pour n'avoir ni fruits ni ombrages. Les hommes ne veulent rien tel que l'a fait la nature... (p. 58).

Il n'est pas inutile de rappeler ici que la première visite officielle qu'Emile rend à Sophie se passe dans un jardin. Les deux jeunes gens ont presque terminé leur éducation, ils sont sur le point de devenir adultes et responsables d'eux- mêmes. Ce jardin où ils se voient n'est plus le jardin « négatif », à la française, lequel n'offrait que des sujets de critique. Non, c'est dans un jardin à l'anglaise qu'ils se rencontrent, un jardin positif qui fournira des modèles à suivre. Voici ce jardin paysagiste :

L'on se promène dans le jardin : ce jardin a pour parterre un potager très bien entendu, pour parc un verger couvert de grands et beaux arbres fruitiers de toute espèce, coupé en divers sens de jolis ruisseaux et de plates bandes pleines de fleurs. Le beau lieu ! s'écrie Emile... (p. 783).

Jean- Jacques lui-même ajoute dans une note : « On ne voit ni treillages ni statues ni cascades ni boulingrins » ici, parce que ces éléments constituent le jardin formel. Ironiquement, il conclut que ce jardin, qui ressemble à celui d'Alcinoiis dans VOdyssée d'Homère, « est critiqué par les gens de goût comme trop simple et trop peu paré » (p. 783).

Ce jardin paysagiste n'est qu'esquissé dans le cinquième livre ďEmile. Il apparaît de nouveau dans la Nouvelle Hêloïse, cependant. Cette fois-ci, il est décrit en grand détail et présenté de façon complète et complexe. Plusieurs longues lettres, qui tournent par endroits en traités politiques et économiques, évoquent la maison à Clarens (IV, 10) et le jardin privé de Julie (IV, 11)

Le jardin de Julie S’inspirant de la forêt de Montmorency et de ses souvenirs de séjour à Clarens en Suisse, Rousseau imagine pour son roman La Nouvelle Héloïse, le jardin idéal de son héroïne Julie. Saint-Preux :

 

« Ce lieu, quoique tout proche de la maison est tellement caché par l’allée couverte qui l’en sépare qu’on ne l’aperçoit de nulle part. L’épais feuillage qui l’environne ne permet point à l’œil d’y pénétrer, et il est toujours soigneusement fermé à la clé […] En entrant dans ce prétendu verger, je fus frappé d’une agréable sensation de fraicheur que d’obscures ombrages, une verdure animée et vive, des fleures éparses de tous côtés, un gazouillement d’eau courante et le chant de mille oiseaux portèrent à mon imagination du moins autant qu’à mes sens, mais en même temps je crus voir le lieu le plus sauvage, le plus solitaire de la nature, et il me semblait être le premier mortel qui jamais eut pénétré dans ce désert. »

Julie : « […] Vous savez que l’herbe y était assez aride, les arbres clairsemés, donnant assez peu d’ombre, et qu’il n’y avait point d’eau. Le voilà maintenant frais, vert, habillé, paré, fleuri, arrosé : que pensez-vous qu’il m’en a couté pour le mettre dans l’état où il est ? »

Saint-Preux « […] il ne vous en a couté que de la négligence. Ce lieu est charmant, il est vrai, mais agreste et abandonné ; je n’y vois point le travail humain. Vous avez fermé la porte ; l’eau est venue je ne sais comment ; la nature seule a fait tout le reste et vous-même n’eussiez jamais su faire aussi bien qu’elle. »

Julie « Il est vrai […], que la nature a tout fait, mais sous ma direction, et il n’y a rien là que je n’aie ordonnée. »

 

A Clarens, l'utopie de Rousseau s'exprime dans le contraste entre le vieux style français, qui représente toutes les contraintes sociales que Jean-Jacques détestait, et le nouveau style anglais, qui promettait la liberté et l'indépendance personnelles. Tout ce qui plaît à Rousseau se réunit dans sa version d'un jardin anglais : une société qui n'est pas hostile, des émotions douces et jamais emportées, un site qui n'est pas défiguré par une intervention humaine :

Que de plaisirs [...] î La douce chose de couler ses jours dans le sein d'une tranquille amitié, à l'abri de l'orage des passions impétueuses ! Milord, que c'est un spectacle agréable et touchant que celui d'une maison simple et bien réglée où régnent l'ordre, la paix, l'innocence [...]. La campagne, la retraite, le repos, la saison, la vaste plaine d'eau qui s'offre à mes yeux, le sauvage aspect des montagnes, tout me rappelle ici ma délicieuse île de Tinian (15).

(15) Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse (Paris, Classiques Garnier, 1960), p. 422. Toutes nos références se rapportent à cette édition et nous indiquons la pagination entre parenthèses dans notre texte

 

 

 - Texte 5 Les travaux du Mont-Louis Arrivé au Mont-Louis le 15 décembre 1757, Rousseau découvre une maison en piteux état. Cependant, il ne réalise des travaux qu’en 1759. Il en profite pour aménager son jardin.

« Je m'amusai quand j'y fus à orner la terrasse qu'ombrageaient déjà deux rangs de jeunes tilleuls, j'y en fis ajouter deux pour faire un cabinet de verdure ; j'y fis poser une table et des bancs de pierre ; je l'entourai de lilas, de seringa, de chèvrefeuille, j’y fis faire une belle platebande de fleurs parallèle aux deux rang d’arbres ; et cette terrasse… me servait de salle de compagnie » Les Confessions, livre dixième.

 

Texte 6 Le parc de Montmorency Durant les travaux du Mont-Louis, Jean-Jacques est invité à loger dans le Petit château du maréchal de Luxembourg. Il est frappé par la beauté des lieux.

 

«Cet édifice et le terrain qui l’entoure appartenaient jadis au célèbre Le Brun […] Quand on regarde ce bâtiment de la hauteur opposée qui lui fait perspective, il parait absolument environné d’eau et l’on croit voir une île enchantée ou la plus jolie des trois îles Borromées appelée Isola Bella dans le lac Majeur. [...] C’est dans cette profonde et délicieuse solitude qu’au milieu des bois et des eaux, aux concerts des oiseaux de toutes espèces, au parfum de la fleur d’orange, je composais dans une continuelle extase le cinquième livre de l’Emile […] Avec quel empressement je courais tous les matins au lever du soleil respirer un air embaumé sur le péristyle ! Quel bon café au lait j’y prenais tête à tête avec ma Thérèse ! Ma chatte et mon chien nous faisaient compagnie. Ce seul cortège m’eut suffi pour toute ma vie, sans éprouver jamais un moment d’ennui. J’étais là dans le Paradis terrestre […] » Les Confessions, livre dixième.

 

 Texte 7 L’ile Saint-Pierre Condamné après les publications d’Emile et Du Contrat Social, Rousseau se cache sur l’Ile SaintPierre, sur le lac de Bienne, en Suisse. Il décrit les paysages sauvages qui s’accordent si bien à son tempérament.

 

« Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et romantiques que celles du lac de Genève, parce que les rochers et les bois y bordent l’eau de plus près ; mais elles sont moins riantes. S’il y a moins de culture de champs et de vignes, moins de villes et de maisons, il y a aussi plus de verdure naturelle, plus de prairies, d’asiles ombragés de boccages, des contrastes plus fréquents et des accidents plus rapprochés » Les Rêveries du promeneur solitaire, cinquième promenade.  

Rousseau - Les Confessions, Launette, 1889, tome 1, figure page 0313-1.png